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L’attractivité d’une monnaie ou pourquoi les CBDC locaux ne vont probablement pas faire de différence

L’attractivité d’une monnaie ou pourquoi les CBDC locaux ne vont probablement pas faire de différence

Project Information

Project Details

Quelques termes clés:

 

  • Monnaie : Actif universellement accepté remplissant trois fonctions principales : intermédiaire des échanges, unité de compte et réserve de valeur.
  • Monnaie  fiduciaire : émise par une autorité (Banque Centrale) dont la valeur ne repose sur aucune garantie physique (comme l’or), mais sur la confiance accordée par les utilisateurs et la force de la loi qui la rend légale.
  • Étalon-or : Système monétaire où la valeur de l’unité de compte est fixée par un poids d’or spécifique, rendant la monnaie nationale librement convertible en or. 
  • Cryptomonnaies: Forme de monnaie numérique et décentralisée utilisant la cryptographie pour sécuriser les transactions et réguler l’émission, typiquement basée sur la technologie de la blockchain (ex. : Bitcoin).
  • Stablecoins : Type de cryptomonnaie conçu pour minimiser la volatilité en étant rattaché (indexé) à la valeur d’un actif stable, généralement une monnaie fiduciaire comme le dollar américain.
  • Dédollarisation: Processus visant à réduire l’utilisation et la dépendance au dollar américain (USD) dans le commerce international, les transactions financières transfrontalières et comme principale monnaie de réserve mondiale.
  • Dollarisation Digitale: Utilisation croissante des stablecoins adossés au dollar (ou d’autres actifs numériques stables) par les résidents d’un pays étranger comme réserve de valeur et/ou moyen d’échange, souvent en réponse à l’instabilité de la monnaie locale.
  • CBDC (MNBC) : Forme numérique de la monnaie fiduciaire d’un pays, émise, gérée et garantie par la Banque Centrale. Elle représente un passif direct de la Banque Centrale, combinant la sécurité de la monnaie centrale (billets et pièces) avec la facilité d’usage d’un format numérique. Elle existe généralement sous deux formes : “de gros” (pour les banques) ou “de détail” (pour le grand public, comme l’euro numérique).
  • Souveraineté monétaire: Droit et pouvoir exclusif d’un État ou d’une union monétaire d’émettre, de contrôler et de réguler sa propre monnaie, et de déterminer sa politique monétaire de manière autonome.

 

Mise en contexte:

 

En 2025, dans une banque d’Afrique centrale, il peut encore vous arriver d’attendre 72H pour que votre virement fait d’une banque A soit reçu par la banque concurrente B de l’autre côté de la rue. En 2025, en zone francs d’Afrique de l’Ouest on déploie tout juste un système censé permettre l’instantanéité des transactions entre différents opérateurs des pays de la zone membre, et en dehors de ce cadre les délais d’attente sont les mêmes 24-72H pour une transaction interbancaire, parfois même entre les banques du même groupe. Toujours dans notre contexte Africain, les canaux pour effectuer des transactions d’une zone monétaire à l’autre, sont encore difficiles d’accès pour monsieur tout le monde; parfois même espérer échanger son francs CFA contre du Franc Rwandais ou des Kenyans Shillings est une utopie. Parlant encore de nos pays ayant leurs propres monnaies, les fluctuations sont telles qu’il faille que la population se réfugie dans le dollars américains pour espérer conserver la valeur de son argent et donc son pouvoir d’achat. L’accès au dit “dollars” d’ailleurs est strictement régulé par les banques centrales africaines qui dans des économies aux balances commerciales déficitaires, doivent faire très attention à leurs réserves en dollars et restreignent par conséquent la liberté d’accès et de transaction, des importateurs et autres demandeurs de devises étrangères. L’Afrique a mal à ses monnaies et surtout à sa liberté et facilité de transaction.

Toutes ces difficultés, le marché africain très résilient a fini par y trouver des solutions insoupçonnées. Celles qui nous concernent aujourd’hui sont les cryptomonnaies et particulièrement les stablecoins.  Le volume de transactions en cryptomonnaies sur le continent de 2024 à 2025 a atteint 205 milliards de dollars, avec une croissance annuelle de 52 %. Les stablecoins en 2024 ont représenté 43% des volumes de transactions en cryptomonnaies en Afrique subsaharienne. Les stablecoins se sont imposés dans plusieurs pays (Le Nigéria en tête) comme: un hedge contre l’inflation (protection du pouvoir d’achat), un moyen de faciliter les paiements transfrontaliers, un moyen d’accéder au marché mondial pour régler ou recevoir des règlements de ses fournisseurs ou partenaires, etc. 

Mais si le secteur privé s’est trouvé des solutions, principalement par la voie des stablecoins adossés au dollars (USDT, USDC), il a aussi créé pour l’environnement macro de gros défis. Le défi réglementaire: tous les acteurs de la chaînes ne sont pas nécessairement vertueux, les questions sur le blanchiment des capitaux et le financement d’activités illicites se pose; qui achète de la crypto, dans quels volumes, pour quel usage, autant de questions sans réponses pour les régulateurs n’ayant pas posé le cadre adapté pour suivre toutes les entités impliquées dans la chaîne de valeur. L’emploi des monnaies FIAT dans l’acquisition ou la vente de ces actifs non régulés localement pose aussi un défi de traçabilité, de contrôle de la monnaie dont la Banque centrale et ses acteurs agréés devraient être garants d’un contrôle direct ou indirect de la légalité des flux monétaires. Plus loin encore, le fait que la crypto soit utilisé en lieu et place des devises pour le règlement de transactions vers l’extérieur, le fait que plusieurs compagnies de remittance aient intégré les stablecoins à leur modèle économique, tout cela fausse quelque peu la lecture que l’on a des flux financiers entre nos pays et l’extérieur; plusieurs s’accordent à dire que, l’arrivée de la crypto, endigue l’efficacité de certains éléments de la politique monétaire. Et ce n’est pas qu’un phénomène purement africain, là où il y a quelques années les banques à travers le monde commençaient à travailler à leur dédollarisation, l’attrait des stablecoins nous met tous face à un autre défi, freiner la dollarisation digitale. Pour ce faire, plusieurs banques centrales envisagent en première panacée, leur CBDC (MNBC).

 

Les suppositions autour des CBDC.

 

Les Monnaies Numériques de Banques Centrales (MNBC) ou Central Bank Digital Currencies (CBDCs) sont en premier supposées favoriser l’élaboration d’un cadre réglementaire et l’amélioration de la compétence technique du régulateur. Les cryptomonnaies sont un domaine novateur; les ressources humaines qualifiées sont rares et la connaissance technique des régulateurs à ce sujet est encore faible surtout dans le contexte africain. Se lancer dans son propre projet de CBDC, permet à la banque centrale non seulement de s’inspirer des projets menées par d’autres banques (celle du Japon par exemple), d’investir dans la Recherche et le Développement, Itérer dans des environnements contrôlé et ainsi mieux comprendre les enjeux de la cryptomonnaie, les dynamiques de marché, comment affiner la réglementation, etc.  Dans un contexte où il ne s’agit plus de lutter contre la cryptomonnaie mais surtout de lui emprunter le meilleur de ce qu’elle a à proposer pour résoudre les problématiques du marché, les CBDCs sont un point de départ cohérent pour les banques centrales.

L’autre bénéfice attendu des CBDC est l’amélioration de l’environnement financier. De part le contrôle exercé par la banque centrale sur sa monnaie digitale, la lutte contre le blanchiment d’argent sera plus évident; la gestion des flux peut être maîtrisée par la programmation de certains cap’, par l’absolue nécessité pour les utilisateurs d’avoir fait leurs KYC et d’autres contraintes qui leur permettrait d’avoir le contrôler sur l’origine et la destination des fonds.Certains projets de CBDC incluent aussi des paramètres pour améliorer l’inclusion financière, permettre aux consommateurs de gagner en accessibilité de la monnaie, coût des transactions et délais. L’ambition est de bâtir un écosystème de confiance autour de la monnaie digitale de la banque centrale.

Si la monnaie de la Banque Centrale inspire confiance, elle devrait servir l’ambition d’asseoir la souveraineté monétaire du pays ou de l’espace économique concerné. Le projet est donc que la CBDC remplace les autres crypto et stablecoin pour les transactions régulières, transfrontalières et bien d’autres. L’objectif aussi est de garder la mainmise ou le droit de regard sur l’accès au marché international et en faciliter l’accès par la CBDC uniquement ou prioritairement. Mais ne sont ce pas juste là de belles suppositions…

 

Les réalités de l’attractivité d’une monnaie digitale ou non:

 

Il fût un temps où tout le monde avait confiance au dollars car il était adossé sur l’or (accords de Bretton Woods 1944-1971, le dollar est adossé sur l’or et toutes les autres monnaies sont indexées au dollars); tout cela c’était avant le 15 Août 1971 où le Président Nixon a suspendu la convertibilité du dollars à l’or (avant 35$ équivalait à une once d’or). Par la suite, le dollars est devenu une monnaie purement fiduciaire, vous lui faites confiance ou non. Mais par la puissance de l’économie américaine et la prédominance de la préférence pour le dollars dans les institutions financières globales (Banque mondiale, FMI, etc.), le dollars garde une place de choix dans les transactions mondiales. On préfère se faire régler ses exportations en dollars pour être sûr d’avoir assez de dollars pour ses importations, ses prêts, et autres obligations financières. Cela ne veut pas nécessairement dire que certains pays ne travaillent pas à créer une préférence pour leurs propres monnaies. La Chine par exemple a reçu entre 2024-2025 près de 50% de ses recettes extérieures en Yuan. La Russie quant à elle, pour des raisons qui ne nous échappent pas, privilégie son Rouble, l’Or, le Yuan ou le Dirham dans sa gestion monétaire et ses transactions. Le dilemme se pose donc en théorie pour tous, comment ne pas créer une dépendance au dollars américain au détriment de ma monnaie nationale/régionale? 

Tout ceci nous permet de faire ressortir quelques caractéristiques autour de l’attractivité d’une monnaie et pour mieux les mettre en lumières on partira de cette synthèse de la pensée de J.M. Keynes développée dans la ” Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ” (1936):  La monnaie ne joue plus le simple rôle de moyen technique de l’échange ; elle est une forme de richesse, à laquelle les agents ont recours comme protection contre l’incertitude. Elle représente ainsi le fameux « pont entre le présent et l’avenir ». La raison première pour laquelle les gens recherchent une monnaie, c’est pour pouvoir échanger des biens et services (moyen technique d’échange). En tant que pays, plus j’ai à acheter chez d’autres pays, plus idéalement je dois avoir la monnaie qu’ils privilégient pour recevoir leurs paiement; pareillement, si je veux emprunter à l’extérieur, celui qui me prête les fonds décide de la devise dans laquelle la dette est libellée et comment elle doit être réglée. Celui qui vend et prête plus aux autres a le pouvoir de dicter une préférence pour sa monnaie ou une autre monnaie de son choix. Celui qui dépend de l’extérieur doit se plier aux exigences des fournisseurs et prêteurs. Même si en tant qu’exportateur de pétrole brut, de bois, de bananes ou de cafés, je pourrais décider de me faire payer en Rwandan francs, en francs congolais ou autres, il vaut mieux pour moi me faire payer en dollars, car j’aurais besoin de dollars pour racheter le pétrole raffiné américain, les meubles canadiens, les cafés italiens, etc. 

Mais au-delà de ce premier élément de nécessité qui me pousse vers une monnaie plutôt qu’une autre, la monnaie est aussi un actif (une forme de richesse). John Hicks pouvait dire dans son article “A suggestion for simplifying the theory of money” (1935) « La décision de détenir de la monnaie est la décision de détenir un type particulier d’actif, et elle doit être traitée comme telle. C’est un problème d’équilibre de portefeuille, dans lequel l’individu doit décider dans quelles proportions il détiendra sa richesse sous forme de monnaie, et dans quelles proportions sous forme d’autres actifs. ». Détenir une monnaie même si elle n’est pas placée pour générer des intérêts quelque part, c’est détenir un actif potentiel, généralement plus liquide que toute autre option. Rappelons qu’un actif est dit liquide, lorsqu’il peut être acheté ou vendu rapidement sur un marché sans que cela n’ait d’impact majeur sur son prix, et avec des coûts de transaction minimes. A ce titre, on en revient encore à deux sous éléments clés: l’offre et la demande pour la monnaie qui illustrent son intérêt pour les acteurs du marché et le degré de confiance qui lui est accordé. Je veux une monnaie, j’ai de l’intérêt pour elle, pour mes transactions ou par préférence pour la diversification de mon portefeuille d’actifs, je participe ainsi à agrémenter la demande pour celle-ci. Inclure le dollars, l’euro ou le Yen en tant qu’actifs dans mon portefeuille implique que comme pour une action ou une obligation, j’ai fait mes diligences sur la santé et la productivité de l’économie du pays ou de la zone concernée, j’ai confiance en la capacité de la monnaie que je prends à rester liquide (d’autres personnes voudront aussi l’acheter facilement demain si je veux la vendre). En résumé, le degré d’attractivité d’une monnaie est une résultante, de son utilité dans les échanges internationaux, de la confiance que le public lui accorde comme actif financier (liquidité). 

 

Les CBDCs peuvent ils vraiment remplir leur missions:

 

Rappelons que ce qui est attendu d’un CBDC c’est : d’améliorer les compétences techniques des régulateurs ainsi que le cadre réglementaire autour des cryptomonnaies, améliorer l’environnement financier (coût des transactions, rapidité, traçabilité, transactions internationales, etc.), et enfin la souveraineté monétaire (dédollarisation, contrôle des flux financiers, etc.). Pour ce qui est du premier point, il n’y a pas de discussion nécessaire, un projet de création et gestion d’un CBDC retail ou non, permettrait aux banques centrales et leurs partenaires (banques commerciales, prestataires de paiements, etc.), de réellement s’intégrer comme acteur à part entière de la prestation de services sur actifs numériques. Elles donneraient tous les éléments pour élaborer un cadre de surveillance, contrôle, de taxation et d’encadrement/incubation des cryptomonnaies et tous les services liés

Pour ce qui est du deuxième objectif, si en théorie, un CBDC en se reposant sur les technologies Blockchain, peut permettre des transactions rapides, sans intermédiaires, moins coûteuses et donc potentiellement utilisables pour les transactions transfrontalières, il faut encore que ce moyen technique d’échange soit acceptable pour les acteurs du marché. Ceux qui exportent chez vous (vous vendent) auront-ils intérêt à utiliser votre e-monnaie? Oui, le coût et la rapidité sont des arguments intéressants, mais est ce que cela suffit à créer confiance et surtout utilité préférentielle? Comment votre e-monnaie pourrait-elle rivaliser avec le dollar digital qui a les mêmes caractéristiques de rapidité et moindre coût tout en étant en plus adossée sur une monnaie ou un actif auquel les gens accordent déjà une confiance difficilement détournable ? Le consommateur est rationnel, a moins d’une obligation légale à réaliser des transactions intérieures et extérieures avec votre e-monnaie, il y a peu de chance que les habitudes de consommations soient bouleversées par la seule existence de votre alternative CBDC. Les performances de celles-ci seront très probablement les mêmes que votre monnaie actuelle, voire même moindre à cause de la barrière technologique et du temps d’adaptation qu’il faudra pour passer de la monnaie physique à la monnaie digitale.

 

Pour ce qui est de la souveraineté monétaire, les aspects de contrôle seront limités à ceux qui auront adopté le CBDC pour leurs transactions. Et il faudra encore que le contrôle ne soit pas un argument de répulsion pour les utilisateurs qui vont craindre une hyper surveillance, des taxations d’office (sur des volumes de transactions qui ne sont pas nécessairement profitables), etc. L’option existera toujours, de recourir aux dollars digital tant que le CBDC en lui-même ne se présentera pas comme un actif de choix, suffisamment liquide au niveau local et international. D’ailleurs, comment notre CBDC local interagit avec les autres actifs de la Blockchain? Interopérabilité, change, est-ce que notre moyen technique d’échange fera sens dans l’écosystème? La question se posera aussi, sur la gestion des devises FIAT de la banque centrale, quel sera l’impact de l’adoption de cryptomonnaies pour les règlements transfrontaliers? Aura-t-on suffisamment de devises pour faire face aux autres obligations ? Kako Nubukpo pouvait dire dans l’ouvrage qu’il a co-écrit “Sortir l’Afrique de la servitude volontaire. À qui profite le franc CFA ?” (2016): « La souveraineté monétaire n’est pas un vain mot ; elle est la capacité pour un peuple de décider de son propre destin, car la monnaie est le premier levier de la politique économique. Sans le contrôle de sa monnaie, un État est comme un pilote qui n’aurait pas accès aux commandes de son avion. ». Certes un CBDC dans ce même esprit, veut redonner le contrôle de l’économie à ses régulateurs légitimes, mais comme pour une monnaie FIAT physique ou scripturale, d’autres paramètres vont contraindre l’efficacité de vos éléments de politique monétaire (diversification de votre économie, exposition à l’extérieur et autres dépendances, qualité de la gouvernance, etc.). Créer son CBDC ne suffirait pas à le rendre attractif comme actif.

 

Notes de recherche 001

©Novembre-Décembre 2025

Arielle IKENG, Lomé – Togo

Consultante (finance digitale et gestion de la performance)